La collecte de données lors des campagnes de santé a traditionnellement été traitée comme un exercice ponctuel : une fois les vaccinations terminées, les microplans, les estimations de population et les données géographiques qui en découlent sont largement mis de côté. Au Cameroun, une approche différente s’est imposée. Depuis 2023, les données collectées lors d’une campagne nationale contre la rougeole ont été réutilisées, enrichies et étendues à 16 campagnes ultérieures de vaccination et de lutte contre le paludisme, dont 9 ont été menées à bien sans aucun coût de collecte supplémentaire. Voilà à quoi ressemble la réutilisation des données de campagne à grande échelle.
En 2023, une subvention d’innovation de GAVI a permis d’introduire IASO, la plateforme de collecte de données et de microplanification de Bluesquare, pour soutenir la campagne nationale du Cameroun contre la rougeole. Au-delà du simple suivi de la campagne elle-même, l’initiative comprenait une phase de microplanification structurée, conçue dès le départ pour produire des résultats réutilisables.
Les équipes ont constitué une base de données géographiques complète couvrant les formations sanitaires, les aires de santé et les districts de l’ensemble du pays. Parallèlement à cette couche géospatiale, le système a enregistré des estimations précises de la population par tranche d’âge et type de zone, des données logistiques incluant l’inventaire des équipements de la chaîne du froid, ainsi que les coordonnées des responsables des aires de santé. Plutôt que de classer ces données à la fin de la campagne, le ministère de la Santé et ses partenaires ont traité cet ensemble de données comme la fondation d’un géoregistre vivant au niveau national.

Grâce au registre et aux outils mobiles d’IASO, le ministère de la Santé du Cameroun est passé d’une collecte de données ponctuelle à un système de données continuellement mis à jour. Trois fonctionnalités rendent cela possible.
IASO regroupe les données collectées lors des campagnes précédentes au sein d’une interface unique. Les gestionnaires de programmes peuvent consulter les chiffres de population, les numéros de contact, les inventaires des équipements de la chaîne du froid et les coordonnées des établissements sans avoir à naviguer entre plusieurs systèmes ou à recréer des feuilles de calcul. Le système préserve l’historique des données même lorsque les limites administratives évoluent, comme lors du découpage de régions, permettant ainsi de maintenir un suivi continu malgré les changements administratifs.
La logique est simple : identifier ce qui a changé depuis la dernière campagne et mettre à jour uniquement ce qui est nécessaire, plutôt que de tout collecter à nouveau à partir de zéro.
Un système mobile de demande de modification permet à tout participant au programme de signaler une divergence ou de soumettre une mise à jour officielle directement depuis l’application IASO. Ces demandes sont examinées et validées via la plateforme web, organisée par région pour permettre une gouvernance décentralisée sans perdre la supervision centrale.
Ce mécanisme transforme les agents de terrain en contributeurs actifs de la qualité des données, créant ainsi une boucle de rétroaction continue entre les personnes travaillant au sein des communautés et les gestionnaires responsables de la planification de la prochaine campagne.


Une fois les données de référence maintenues dans le système, IASO peut générer automatiquement des documents de microplanification, conformément aux modèles officiels du ministère de la Santé. Les responsables des aires de santé peuvent télécharger leur microplan, accompagné de cartes, d’objectifs de population et de données logistiques, directement depuis la plateforme et à la demande. Un processus qui nécessitait auparavant des semaines de compilation manuelle devient un résultat instantané et reproductible.
Entre mai 2023 et décembre 2025, le ministère de la Santé et ses partenaires ont mené 17 étapes opérationnelles d’envergure nationale et infranationale : rougeole, polio, fièvre jaune, chimioprévention du paludisme saisonnier (CPS), paludisme RTS,S, et distribution de moustiquaires imprégnées d’insecticide (MII). Sur les 16 campagnes qui ont suivi le déploiement initial du géoregistre, 9 ont été réalisées avec zéro coût de collecte de données de microplanification. Les données géographiques existaient déjà ; il suffisait de les activer pour chaque nouveau cycle.

Là où la collecte de données s’est avérée nécessaire (que ce soit pour des mises à jour de validation, de nouveaux périmètres géographiques ou des actualisations à grande échelle), les coûts sont restés bien inférieurs aux références publiées. Cela reflète une dynamique vertueuse : chaque campagne qui alimente le registre partagé et s’y appuie réduit le coût et l’effort de la suivante.
La valeur d’un géoregistre mis à jour ne s’arrête pas à la planification des campagnes. Au Cameroun, ces mêmes ressources de données ont été réutilisées pour la modélisation de la population, l’analyse épidémiologique et l’évaluation automatisée des risques.
Les données de micro-recensement collectées au cours de 6 campagnes ont été consolidées dans un ensemble de données national unique et partagées avec WorldPop pour la modélisation de la population. Les estimations de population nationales et infranationales qui en résultent, ventilées par groupe d’âge, ont directement alimenté la proposition du Cameroun auprès de GAVI et leur intégration est prévue dans la plateforme de gestion des campagnes en amont des campagnes de 2026.
Ces estimations actualisées ont été combinées avec les données de surveillance de la rougeole basées sur les cas pour identifier les districts présentant une incidence anormalement élevée chez les enfants âgés de 5 à 9 ans. Les résultats ont été utilisés pour prioriser les districts pour les activités de vaccination supplémentaires (AVS) et ont été intégrés dans la proposition du Cameroun à GAVI en tant que preuves pour une adaptation infranationale des efforts de vaccination.
Bluesquare a soutenu le ministère de la Santé dans la mise en place de flux de travail automatisés pour produire régulièrement des cartes de risques basées sur l’outil d’évaluation des risques de rougeole de l’OMS (MRAT), en s’appuyant sur l’approche Epimaps déjà déployée au Cameroun. Une fois validées avec le Programme Élargi de Vaccination (PEV) national, ces cartes guideront l’allocation des ressources avant chaque cycle de campagne.
L’expérience du Cameroun démontre ce qui devient possible lorsque les données de campagne sont traitées comme un actif institutionnel à long terme. En maintenant un registre vivant et interchangeable qui s’enrichit à chaque campagne successive, les gestionnaires de programmes peuvent détourner leur attention de la logistique de la collecte de données pour se concentrer sur l’analyse et les décisions que ces données permettent de prendre. L’investissement dans une infrastructure de données solide, actualisée de manière progressive à chaque campagne, s’accumule au fil du temps : chaque cycle enrichit l’atout partagé, rendant le suivant plus rapide, moins coûteux et ciblé avec plus de précision.